Une histoire d’amour estivale entre humour et science-fiction
Dans son nouvel album, Félix Auvard raconte la naissance d’une relation entre Abel et Paul, deux jeunes hommes employés le temps d’un été dans un aquarium. À travers cette idylle, l’auteur trentenaire explore avec tendresse et légèreté la difficulté de vivre son homosexualité au grand jour. Pour imaginer l’univers de Summerboy, il faudrait transposer Waterworld autour de l’aquarium de Granville, remplacer les pirates amateurs de technologie et de cigarettes par des enfants de 6 ans inscrits à un stage de voile, transformer Kevin Costner en héros gay et peupler le ciel de mystérieuses bigoudènes volantes. Le résultat ressemblerait assez fidèlement à cette nouvelle bande dessinée queer de Félix Auvard.

Abel, étudiant parisien contraint de rentrer chez ses parents
Présenter l’intrigue de Summerboy sans en révéler les principaux rebondissements relève de l’exercice délicat. Son scénario figure pourtant parmi les plus inventifs proposés cette année par un grand éditeur français. Au départ, le récit emprunte les codes d’une comédie française teintée d’autofiction. Abel, étudiant à Paris, semble incapable de gagner en maturité. Il recommence plusieurs fois sa première année de licence et multiplie les aventures sans lendemain. Sa sœur, avec laquelle il partage un appartement, observe son comportement avec une affection mêlée de lassitude. À bout de patience, ses parents lui imposent de revenir à Merville pendant les vacances. Il devra y passer deux mois comme gardien d’aquarium.
Pour Abel, ce retour ressemble à une punition. Son application de rencontres entre hommes ne lui propose aucun profil dans les environs. De plus, il doit croiser d’anciens camarades de classe qui affichent ostensiblement leur réussite. Tandis que certains fréquentent une école de commerce, d’autres ont déjà contracté un prêt immobilier et semblent mener une existence parfaitement organisée.
« Matchilde », « ponnpotes » et « pokébode »
La situation change lorsqu’Abel découvre son collègue à l’aquarium. Paul est un séduisant jeune homme barbu qui n’a pas encore révélé son homosexualité à son entourage. Une complicité se crée rapidement entre eux. Après avoir passé leur première nuit ensemble dans une partie isolée de l’établissement, ils se réveillent face à un spectacle impossible : l’océan s’étend désormais tout autour d’eux, sans la moindre terre visible. Abel et Paul paraissent être les derniers habitants d’un monde entièrement submergé.
Le récit glisse assez rapidement vers la science-fiction, sans rupture brutale ni explication pesante. Félix Auvard accompagne cette transformation avec une étonnante fluidité. L’album repose notamment sur des dialogues abondants, rythmés par un humour constant et par des manières de parler immédiatement reconnaissables. Les enfants du club de voile, comparables à de petits poissons croisés avec des Minions, partent ainsi à la recherche de « Matchilde », dévorent des « ponnpotes » et s’amusent aux « pokébode ».
Cette parole presque ininterrompue constitue le principal fil conducteur de l’histoire. Elle permet au lecteur d’accepter les événements les plus extravagants sans qu’aucune didascalie soit nécessaire. Les personnages commentent, plaisantent et s’interrompent, donnant au récit une énergie qui rend crédible son univers pourtant totalement improbable.
Un auteur déjà remarqué pour son sens du dialogue
Félix Auvard avait déjà démontré son aisance dans l’écriture des dialogues avec la série Angelica. Durant le confinement, il en publiait quotidiennement un strip sur Instagram. Sur ce même réseau social, il a également partagé une multitude de courtes aventures autobiographiques sous forme de bandes dessinées. Une partie de ces créations a ensuite été réunie dans les recueils Savoir vivre et Enchaîné au rire, parus respectivement en 2023 et 2024.
À peine âgé d’une trentaine d’années, l’auteur parisien a suivi sa formation à l’école Estienne, puis à la Haute École des arts du Rhin, la Hear, à Strasbourg. Dans la capitale alsacienne, il a participé à la fondation de l’atelier Demi-Douzaine. Ce collectif constitue aujourd’hui un vivier d’auteurs et d’autrices appartenant à la même génération. Félix Auvard est d’ailleurs apparu comme personnage secondaire dans plusieurs strips de Salomé Lahoche.
Une première fiction longue particulièrement maîtrisée
Avec Summerboy, Félix Auvard réussit son passage à la fiction longue. L’auteur associe des univers qui semblaient pourtant difficiles à réunir : une histoire d’amour entre deux hommes, un récit de survie, des éléments de science-fiction et des légendes bretonnes. Il développe cet ensemble dans un style kawai très expressif, largement nourri par les codes graphiques du manga.
Sous son apparente fantaisie, l’album aborde des sujets plus intimes. Il évoque la peur de dévoiler son orientation sexuelle, la difficulté à s’affirmer devant les autres et l’influence persistante des traditions. Félix Auvard traite ces thèmes avec beaucoup d’humour, mais sans éviter les sentiments sincères. Il assume également une forme de kitsch généreux qui rapproche parfois son récit de la comédie musicale. Ce mélange inattendu donne à Summerboy une identité singulière, à la fois drôle, romanesque et émouvante.
Summerboy, de Félix Auvard, Dargaud, 176 pages, 23,50 euros.
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