Une figure queer et féministe réhabilitée dès le XIXe siècle dans le monde anglophone
Derrière l’image largement diffusée de Jeanne d’Arc comme symbole national et incarnation de l’identité française, une autre lecture émerge dès la fin du XIXe siècle, surtout dans le monde anglophone : celle d’une figure féministe et queer. L’historienne Aude Mairey rappelle que l’héroïne d’Orléans, célèbre pour avoir libéré la ville en 1429 et fait couronner Charles VII à Reims, devient progressivement un emblème de résistance aux normes patriarcales. Cette réinterprétation s’est renforcée avec la parution en 1996 du livre Transgender Warriors de l’activiste Leslie Feinberg, qui présente Jeanne comme une icône androgyne, en raison de ses cheveux courts et de ses habits masculins.
La culture populaire s’en est depuis emparée : Madonna lui a dédié une chanson en 2015, et la chanteuse belge Angèle lui a rendu hommage en 2024, posant en armure pour le magazine Photo. Lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de 2024, la figure de Jeanne d’Arc a également été convoquée à travers une cavalière en armure sur la Seine, conçue par la styliste Jeanne Friot, qui a souligné sa portée queer.
L’émergence d’une héroïne féministe chez les suffragettes
La figure de Jeanne d’Arc est également réinterprétée dès la fin du XIXe siècle par les mouvements féministes, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni. Les suffragettes, en particulier, s’approprient son image pour porter leurs revendications. Dès les années 1890, des militantes comme Anna Elizabeth Dickinson l’intègrent à leur combat, influencées notamment par La Saga de Jeanne d’Arc de Mark Twain, publié en 1895.
Les suffragettes vont jusqu’à défiler en armure, à cheval, s’appropriant un symbole militaire masculin pour affirmer leur place dans l’espace public. L’historien William Blanc explique que ce geste leur permet de revendiquer un pouvoir jusque-là réservé aux hommes. En 1911, la Joan of Arc Suffrage League voit le jour à New York. Jeanne d’Arc reste une référence majeure pour les féministes du XXe siècle, intéressées par sa virginité, son éventuel lien avec la sorcellerie, ou encore sa posture de résistance. Aujourd’hui encore, elle inspire au-delà du mouvement LGBTQ+.
Une appropriation tardive en France, freinée par l’extrême droite
Contrairement au monde anglophone, la France tarde à s’approprier Jeanne d’Arc sous un prisme progressiste, en grande partie à cause de la récupération de sa figure par l’extrême droite dès la fin du XIXe siècle. Pourtant, l’historien Jules Michelet avait, dès 1841, dressé un portrait éloquent de la jeune femme, la décrivant comme une héroïne sacrificielle au service de la République : « De sa chair pure et sainte… elle a brisé l’épée ennemie ».
L’œuvre de Michelet, renforcée par la publication dans les années 1840 des procès de Jeanne par Jules Quicherat, contribue à ancrer son image dans le sentiment national. Mais dès les années 1860, les catholiques reprennent l’initiative avec Félix Dupanloup, évêque d’Orléans, qui sollicite sa canonisation pour enrayer la déchristianisation. Parallèlement, les milieux nationalistes radicaux, incarnés par Charles Maurras et l’Action française, font de Jeanne un étendard xénophobe et antisémite.
L’après-guerre et la lutte mémorielle autour de Jeanne d’Arc
L’instrumentalisation de Jeanne d’Arc culmine avec sa canonisation en 1920, suivie la même année de l’instauration d’une fête nationale en son honneur, à l’initiative de Maurice Barrès. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le régime de Vichy se réapproprie son image pour l’intégrer à une idéologie réactionnaire, en la présentant comme la jeune fille « saine » opposée aux supposés ennemis de la nation, comme le rappelle l’historien Xavier Hélary.
Parallèlement, le général de Gaulle mobilise lui aussi la figure de Jeanne pour incarner l’esprit de Résistance et renforcer l’image d’un « homme providentiel ». Malgré ce contexte, la gauche continue à utiliser Jeanne d’Arc comme symbole de lutte, notamment les communistes après 1945. Ce n’est qu’au cours des années 1980 que cette figure commence à glisser durablement vers la droite radicale, avec, entre autres, la récupération par le Front national de la fête du 1er mai.
Un enjeu toujours vif : l’affaire de l’anneau et la mémoire disputée
La controverse autour de Jeanne d’Arc ne faiblit pas. Son image reste omniprésente dans certains lieux culturels et politiques, comme le parc du Puy du Fou de Philippe de Villiers. En 2016, une vaste campagne publique permet le rachat d’un anneau prétendument lui ayant appartenu pour 376 833 euros, bien que la majorité des historiens s’accorde à dire qu’il s’agit d’un faux.
Depuis 2012, année marquant les 600 ans de sa naissance, des efforts ont été faits pour rééquilibrer son image dans le débat public. Des responsables politiques de tous bords tentent de réinvestir cette figure complexe, dont l’héritage reste disputé entre courants idéologiques et mouvements sociaux. Jeanne d’Arc, entre tradition et modernité, continue d’être au cœur d’enjeux mémoriels majeurs, reflet des tensions qui traversent la société contemporaine.






