En Turquie, la pression exercée sur les médias indépendants et les personnes LGBT+ franchit une nouvelle étape. Accusé d’avoir diffusé de la « propagande LGBT », le site d’information T24 est bloqué depuis le 30 septembre 2026. Le 14 octobre, la police a également pris le contrôle de Halk TV, l’une des principales chaînes d’opposition au président Recep Tayyip Erdoğan. Ces décisions interviennent dans un climat de répression qui inquiète les journalistes, les militants LGBTQIA+ et les organisations de défense des droits humains.
T24 bloqué en Turquie pour 118 publications jugées « propagande LGBT »
Le 30 septembre 2026, les autorités turques ont fait appliquer une décision judiciaire ordonnant le blocage du site internet et des comptes sur les réseaux sociaux de T24, un important média numérique indépendant basé à Istanbul.
La mesure découle d’une décision du tribunal pénal de paix d’Istanbul, rendue dans le cadre d’une enquête intitulée « Ma famille est en sécurité ».
Le ministère turc de la Justice reproche à T24 d’avoir diffusé 118 publications considérées comme relevant de la « propagande LGBT ». Les autorités estiment que ces contenus portent atteinte aux valeurs familiales et peuvent influencer négativement les mineurs.
La décision ne concerne pas seulement les articles contestés : elle vise l’accès à l’ensemble du site et à ses comptes sociaux.
Fondé en 2009, T24 s’est imposé comme un acteur important du journalisme indépendant turc. Sa rédaction, composée d’une quarantaine de collaborateurs, couvre notamment la politique, les questions sociales et les décisions du gouvernement.
Pour ses journalistes, ce blocage constitue une entrave majeure à la diffusion de l’information dans leur propre pays.
Buse Söğütlü, journaliste de T24 interrogée par France Télévisions, conteste les accusations formulées contre son média :
« On nous reproche de faire de la propagande LGBT, mais ce que nous faisons, c’est juste du journalisme ».
Le recours de T24 rejeté, une contestation portée devant la justice
La rédaction de T24 conteste également les éléments utilisés pour justifier son blocage.
Alors que les autorités présentent les 118 publications incriminées comme ayant été diffusées au cours de l’année écoulée, le média affirme qu’elles s’échelonnent en réalité sur quinze ans.
Selon son recours, seulement 21 des 118 textes auraient été publiés pendant les douze derniers mois. T24 dénonce ainsi des erreurs factuelles dans la décision et une mesure disproportionnée au regard des contenus mis en cause.
Le média a déposé un recours le 1er octobre. Celui-ci a été rejeté le 9 octobre par une juridiction d’Istanbul, qui a considéré que la restriction était conforme aux dispositions légales applicables.
T24 a annoncé son intention de saisir la Cour constitutionnelle turque afin de contester cette décision.
Le blocage de son site en Turquie ne signifie donc pas que sa rédaction a définitivement cessé toute activité. Il limite toutefois considérablement l’accès du public turc à ses publications.
Halk TV prise de contrôle par la police le 14 octobre
Deux semaines après le blocage de T24, une autre intervention des autorités turques a provoqué de vives réactions.
Mercredi 14 octobre 2026, la police est intervenue au siège de Halk TV, à Istanbul. Les émissions en direct ont été interrompues et un administrateur désigné par les autorités a pris le contrôle de cette chaîne, particulièrement suivie pour sa couverture critique du pouvoir.
L’opération s’inscrit dans une enquête judiciaire visant notamment le président de Halk TV, Cafer Mahiroğlu, soupçonné de corruption, de manipulation d’appels d’offres et de blanchiment d’argent.
Dix-sept personnes étaient visées par des mandats et onze ont été interpellées. Installé à l’étranger, Cafer Mahiroğlu rejette les accusations et dénonce une intervention motivée par des considérations politiques.
Contrairement à T24, Halk TV n’est pas directement visée par une accusation de « propagande LGBT ». Les deux affaires relèvent de procédures distinctes, mais elles alimentent les inquiétudes concernant la liberté de la presse en Turquie.
Human Rights Watch et plusieurs organisations de journalistes ont dénoncé la prise de contrôle de la chaîne et demandé le rétablissement de son indépendance éditoriale.
Une répression qui touche aussi les associations et les personnes LGBT+
Les restrictions visant les médias interviennent dans un contexte particulièrement difficile pour la communauté LGBTQIA+ turque.
Depuis septembre, des opérations policières ont ciblé des associations de défense des droits LGBT+, des établissements de nuit et des structures accompagnant notamment les personnes vivant avec le VIH.
Ces interventions ont provoqué de nombreuses interpellations et suscité des manifestations de soutien, elles-mêmes confrontées à des interventions policières.
Cette situation prolonge la vague d’arrestations visant les personnes LGBT+ en Turquie en septembre 2026, déjà dénoncée par plusieurs organisations de défense des droits humains.
Dans un reportage de France Télévisions, Ali, dont l’identité a été protégée, raconte avoir perdu son emploi dans une université en raison, selon lui, de son homosexualité. Il décrit désormais un quotidien marqué par la crainte des discriminations et des interventions policières.
Oğulcan Yediveren, militant LGBT+ également interrogé, résume l’inquiétude qui traverse la communauté :
« C’est la première fois que nous vivons une chose pareille. »
Si l’homosexualité n’est pas pénalement interdite en Turquie, les défenseurs des droits LGBTQIA+ dénoncent des restrictions croissantes à la liberté d’association, de manifestation et d’expression.
La politique familiale d’Erdoğan au cœur des restrictions
Le gouvernement turc présente ces mesures comme un moyen de protéger les enfants, la famille et l’ordre public.
L’opération « Ma famille est en sécurité » s’inscrit dans une politique plus large de promotion du modèle familial traditionnel, défendu par le président Recep Tayyip Erdoğan.
Cette orientation n’est pas nouvelle. Dès octobre 2025, un projet de loi visant à renforcer les restrictions contre les personnes LGBTQ+ en Turquie avait suscité de fortes préoccupations parmi les associations.
En 2026, la politique gouvernementale se traduit notamment par une multiplication des procédures contre les organisations communautaires et par des décisions limitant la visibilité des contenus liés aux droits LGBT+.
La censure dépasse d’ailleurs les seuls médias concernés par les récentes affaires.
Dans une déclaration publiée le 12 octobre, Human Rights Watch et plusieurs organisations partenaires rapportent qu’au moins 1 270 comptes sur le réseau social X ont été visés par des ordres de blocage en septembre. Ces comptes réunissaient ensemble quelque 35 millions d’abonnés, un chiffre qui ne correspond pas nécessairement à autant de personnes distinctes.
Parmi les comptes concernés figurent des journalistes, des associations de défense des droits humains et des organisations LGBTQIA+.
L’Union européenne préoccupée par les atteintes aux libertés
Les mesures prises par les autorités turques suscitent des réactions au-delà des frontières du pays.
Le 9 octobre, Marta Kos, commissaire européenne chargée de l’élargissement, a estimé que les restrictions touchant les personnes LGBTQIA+, les médias et la démocratie locale éloignaient davantage la Turquie de son objectif d’adhésion à l’Union européenne.
Les organisations internationales demandent également aux autorités de mettre fin aux blocages disproportionnés, aux intimidations contre les journalistes et aux poursuites visant les militants des droits humains.
Pour les personnes LGBT+ turques, les récentes opérations policières et les restrictions médiatiques soulèvent une même inquiétude : celle de voir disparaître progressivement les espaces où elles peuvent s’informer, s’exprimer et défendre leurs droits.
Le blocage de T24 et la prise de contrôle de Halk TV illustrent ainsi deux dimensions distinctes d’un durcissement politique qui touche à la fois la liberté de la presse et les droits fondamentaux en Turquie.

