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Pourquoi consultons-nous notre téléphone sans raison précise ?

Pourquoi consultons-nous notre téléphone sans raison précise
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Vous prenez votre téléphone. Vous déverrouillez l’écran, regardez vos messages, ouvrez une application, revenez à l’écran d’accueil… puis réalisez que vous n’aviez en réalité rien de particulier à y faire.

Aucune notification n’avait sonné. Personne ne vous avait appelé. Vous n’aviez pas besoin de vérifier l’heure, de chercher une adresse ou d’envoyer un message. Pourtant, votre téléphone s’est retrouvé dans votre main presque automatiquement.

Si vous vous demandez « pourquoi je regarde mon téléphone sans raison ? », le phénomène est suffisamment courant pour avoir été étudié par les chercheurs. Une équipe a notamment proposé l’expression spontaneous smartphone checking, que l’on peut traduire par « consultation spontanée du smartphone » : le fait de diriger son attention vers son téléphone sans notification préalable et sans objectif conscient précis. doi.org

Ce comportement ne signifie pas nécessairement que nous sommes dépendants de notre téléphone. Il montre surtout comment un objet utilisé des dizaines de fois dans des situations similaires peut progressivement s’intégrer à nos habitudes jusqu’à ce que certaines consultations demandent de moins en moins de décision consciente.

Alors, qu’est-ce qui nous pousse à vérifier notre téléphone lorsqu’il ne s’est pourtant rien passé ?

Pourquoi regardons-nous notre téléphone sans avoir décidé de le faire ?

Nous imaginons facilement nos actions comme une succession de décisions conscientes.

« J’ai besoin de connaître la météo, donc je prends mon téléphone. »

« Je veux répondre à quelqu’un, donc j’ouvre mes messages. »

« Je cherche un itinéraire, donc je lance une application. »

Une grande partie de notre utilisation du smartphone fonctionne effectivement ainsi. Nous avons un objectif, puis nous utilisons l’appareil pour l’atteindre.

Mais toutes les consultations ne commencent pas de cette manière.

Il arrive que le geste précède l’objectif.

Nous prenons notre téléphone, déverrouillons l’écran et cherchons seulement ensuite quelque chose à regarder.

Ce type de comportement devient plus facile à comprendre lorsqu’on s’intéresse aux habitudes.

Une étude devenue classique sur l’usage des smartphones a identifié ce que les chercheurs appelaient des checking habits : de courtes consultations répétées de contenus facilement accessibles sur le téléphone. Les auteurs observaient que ces vérifications pouvaient devenir suffisamment habituelles pour se reproduire régulièrement dans le quotidien.

Autrement dit, nous n’apprenons pas seulement comment utiliser notre téléphone.

Nous apprenons également, parfois sans nous en apercevoir, dans quelles situations le consulter.

Le contexte peut finir par déclencher le comportement

Prenons une situation très simple.

Chaque matin, vous vous asseyez dans le métro et regardez immédiatement votre téléphone.

Au départ, vous avez peut-être une raison précise : répondre à quelques messages ou consulter l’actualité.

Le lendemain, vous recommencez.

Puis le jour suivant.

À force, les éléments du contexte deviennent familiers : vous entrez dans le métro, vous vous asseyez, votre main va vers votre poche.

Il peut se produire la même chose lorsque nous attendons quelqu’un, prenons une pause, nous installons sur le canapé ou terminons une tâche.

Le comportement devient progressivement lié à une situation récurrente.

La question n’est alors plus forcément :

« Ai-je quelque chose à faire sur mon téléphone ? »

Elle peut devenir, implicitement :

« C’est généralement ce que je fais à ce moment-là. »

Qu’est-ce qui déclenche une consultation lorsqu’il n’y a aucune notification ?

Qu’est-ce qui déclenche une consultation lorsqu’il n’y a aucune notification

Les notifications représentent un déclencheur évident.

Un son retentit, l’écran s’allume et notre attention se dirige vers l’appareil.

Mais elles n’expliquent justement pas les consultations spontanées.

Les chercheurs ayant développé l’échelle de spontaneous smartphone checking se sont précisément intéressés aux situations dans lesquelles une personne dirige son attention vers son téléphone sans alerte extérieure préalable.

Le déclencheur peut donc être beaucoup plus discret.

Quelques secondes d’attente peuvent suffire.

La fin d’une tâche.

Un silence pendant une conversation.

Le fait de s’asseoir.

Une pensée qui traverse l’esprit.

L’impression qu’un moment devient légèrement vide.

Ou simplement la présence du téléphone à proximité.

Nous pouvons ainsi distinguer deux grandes familles de déclencheurs.

Les premiers viennent de l’environnement : voir le téléphone sur une table, entrer dans les transports, attendre dans une file, terminer une activité ou arriver dans un endroit associé à certaines habitudes.

Les seconds sont internes : curiosité, fatigue, attente d’une réponse, besoin de changer momentanément d’activité ou envie de rompre une situation qui commence à perdre notre attention.

Il n’est donc pas nécessaire que le téléphone nous appelle.

Le contexte peut suffire à nous rappeler le comportement.

Une consultation peut commencer sans destination précise

C’est probablement l’un des signes les plus intéressants.

Nous déverrouillons parfois notre appareil avant même de savoir quelle application nous voulons ouvrir.

Nous pouvons ensuite passer des messages aux réseaux sociaux, regarder l’heure, consulter quelques actualités puis refermer l’écran.

L’objectif semble avoir été construit après la prise du téléphone.

Ce n’est pas nécessairement une décision irrationnelle. Notre appareil contient tellement de fonctions potentielles qu’une fois ouvert, il offre immédiatement plusieurs destinations possibles.

Mais cela explique cette sensation étrange :

« Pourquoi ai-je sorti mon téléphone ? »

La réponse peut être simplement que nous avons reconnu, consciemment ou non, un contexte dans lequel nous avons l’habitude de le faire.

Pourquoi avons-nous l’impression qu’il y a peut-être quelque chose de nouveau ?

Une habitude ne se maintient généralement pas uniquement parce qu’un mouvement est facile à répéter.

Le comportement produit également quelque chose.

Lorsque nous vérifions notre téléphone, nous pouvons découvrir un message, une nouvelle publication, une information, une réponse attendue, une photo ou simplement constater que rien n’a changé.

Cette possibilité est importante.

Les travaux d’Antti Oulasvirta et de ses collègues sur les habitudes de vérification ont montré que ces comportements pouvaient être renforcés par des récompenses informationnelles accessibles très rapidement.

Il n’est donc pas nécessaire qu’une consultation apporte systématiquement quelque chose d’extraordinaire.

Parfois, il n’y a rien.

Parfois, quelque chose a changé.

Et cette incertitude suffit à rendre la vérification potentiellement intéressante.

Une nouvelle information constitue déjà une petite récompense

Nous pouvons attendre la réponse d’une personne.

Vérifier si un colis a bougé.

Regarder si quelqu’un a réagi à une publication.

Consulter le résultat d’un événement.

Voir si un nouveau contenu est disponible.

Le résultat varie, mais le principe reste similaire : la vérification permet de résoudre une petite incertitude.

Cette logique rejoint plus largement les mécanismes qui expliquent pourquoi nous aimons autant les systèmes de récompense.

Il faut toutefois éviter un raccourci fréquent.

Expliquer chaque déverrouillage par un simple « shoot de dopamine » serait beaucoup trop réducteur. Les habitudes de consultation impliquent des mécanismes comportementaux, contextuels et sociaux plus complexes.

Ce qui nous intéresse ici est surtout la répétition d’une boucle très simple :

un contexte apparaît, nous vérifions notre téléphone et nous obtenons parfois une information intéressante.

Au fil du temps, la vérification elle-même devient de plus en plus familière.

Quel rôle jouent l’ennui et les moments d’attente ?

L’ennui constitue un terrain particulièrement favorable à ce type de comportement, mais il n’en est pas l’unique cause.

Les auteurs de l’étude consacrée au spontaneous smartphone checking évoquent notamment les périodes d’attente ou de détente parmi les situations où ce type de consultation peut apparaître, des moments qui pourraient autrement laisser davantage de place aux pensées spontanées et au vagabondage mental. Pure

Il suffit de regarder nos journées.

Nous attendons l’ascenseur : téléphone.

Nous arrivons quelques minutes trop tôt : téléphone.

Le bus n’est pas encore là : téléphone.

Quelqu’un quitte momentanément la pièce : téléphone.

Ces intervalles n’ont pas nécessairement besoin d’être très longs.

Quelques secondes peuvent suffire.

Nous avons consacré un article entier à cette transformation des temps morts afin de comprendre pourquoi nous avons de plus en plus de mal à nous ennuyer.

Mais les deux phénomènes ne sont pas exactement identiques.

L’article sur l’ennui s’intéresse à notre tendance générale à remplir les moments dépourvus de stimulation.

Ici, la question est beaucoup plus précise : comment le téléphone devient-il la réponse presque automatique à certains de ces moments ?

Et surtout, nous pouvons finir par le consulter avant même d’avoir eu le temps de nous ennuyer réellement.

Une courte interruption suffit parfois à déclencher le geste.

Pourquoi le smartphone se prête-t-il si bien à cet automatisme ?

Un livre peut nous distraire. Une télévision aussi. Une console, un journal ou un ordinateur également.

Mais peu d’objets réunissent autant de fonctions dans un appareil que nous gardons presque constamment à proximité.

Le smartphone permet de communiquer, lire, regarder des vidéos, écouter de la musique, photographier, consulter ses comptes, travailler, naviguer, chercher une information ou simplement passer quelques secondes.

Cette polyvalence explique en partie pourquoi le smartphone est devenu notre compagnon pour presque tout.

Pour comprendre les consultations spontanées, une autre caractéristique est essentielle : le coût d’entrée est extrêmement faible.

Il suffit souvent de tendre la main, regarder l’écran et effectuer quelques gestes.

Il n’est pas nécessaire de préparer une activité.

Nous pouvons consulter le téléphone pendant vingt secondes puis le ranger.

Cette accessibilité permet au même comportement de se répéter dans une immense variété de situations.

Plus un objet est disponible dans de nombreux contextes, plus les occasions de lui associer des habitudes différentes sont nombreuses.

Le métro peut devenir associé aux réseaux sociaux.

Le réveil aux messages.

Une pause aux actualités.

Une attente aux vidéos courtes.

Le canapé aux applications de divertissement.

À terme, le téléphone ne répond plus seulement à nos besoins.

Certains contextes commencent à nous rappeler spontanément son existence.

Regarder souvent son téléphone signifie-t-il que nous sommes dépendants ?

Non.

Cette distinction est essentielle.

Une habitude fréquente n’est pas automatiquement une addiction.

L’étude d’Oulasvirta et de ses collègues observait d’ailleurs que les consultations répétitives pouvaient être vécues par les utilisateurs davantage comme une gêne ou une habitude envahissante que comme une addiction.

La recherche consacrée au spontaneous smartphone checking s’intéresse elle aussi à un comportement quotidien qui n’est pas nécessairement pathologique. Les auteurs soulignent justement que de nombreux travaux sur le smartphone avaient auparavant surtout étudié les usages problématiques ou compulsifs, alors que les usages spontanés ordinaires étaient moins étudiés.

Une revue systématique consacrée aux mesures objectives de l’usage problématique du smartphone rappelle également qu’un comportement habituel n’est pas nécessairement négatif en lui-même. Le problème devient surtout pertinent lorsque les habitudes deviennent difficiles à réguler ou produisent des comportements indésirables répétés. PubMed Central (PMC)

Autrement dit :

prendre son téléphone machinalement ne suffit pas pour conclure que nous sommes “accros”.

La fréquence compte, mais elle ne suffit pas.

Il faut aussi considérer la perte de contrôle, les conséquences du comportement et la difficulté éventuelle à le modifier.

Cette distinction rejoint celle que nous développons dans notre article consacré à la différence entre addiction et engagement.

Nous pouvons donc trouver certaines de nos vérifications inutiles ou irritantes sans pour autant être face à une addiction.

Comment une habitude devient-elle suffisamment automatique pour passer inaperçue ?

Une habitude ne se forme pas nécessairement en répétant exactement le même geste à la même heure.

Le contexte joue un rôle important.

Imaginez une séquence répétée :

vous terminez une petite tâche ;

quelques secondes deviennent disponibles ;

vous prenez votre téléphone ;

vous découvrez éventuellement quelque chose de nouveau ;

puis vous retournez à votre activité.

Si cette séquence se reproduit suffisamment souvent, les premières étapes peuvent progressivement devenir liées.

La prochaine fois que vous terminez une tâche, la possibilité de consulter le téléphone vient plus facilement à l’esprit.

À mesure que l’habitude se renforce, l’action demande moins de délibération consciente.

C’est précisément pourquoi les vérifications habituelles intéressent autant les chercheurs : elles montrent qu’une partie de notre usage quotidien n’est pas nécessairement précédée d’une intention clairement formulée.

Cela ne signifie pas que nous devenons des automates.

Nous pouvons interrompre le geste, changer nos habitudes ou choisir autre chose.

Mais plus une séquence est familière, moins il est nécessaire de réfléchir à chacune de ses étapes.

Une habitude n’est pas forcément un rituel

Les deux notions peuvent sembler proches.

Une habitude est souvent caractérisée par sa répétition et son association avec certains contextes.

Un rituel peut, lui, acquérir une dimension supplémentaire : une signification personnelle, sociale ou symbolique.

Consulter ses messages chaque matin peut rester une simple habitude. Préparer toujours son café d’une manière précise avant de commencer à travailler peut progressivement devenir un véritable rituel personnel.

Cette différence est développée dans notre article consacré à la question de pourquoi certaines habitudes deviennent des rituels.

Dans le cas du smartphone, ce qui nous intéresse surtout ici est l’automatisation : un comportement répété devient suffisamment familier pour apparaître avec très peu de réflexion préalable.

Pourquoi ouvrons-nous parfois une application alors que nous venons de la fermer ?

Ce comportement paraît particulièrement absurde lorsqu’on le remarque.

Nous ouvrons une application.

Rien de nouveau.

Nous la fermons.

Quelques minutes plus tard, nous l’ouvrons à nouveau.

Aucune information importante n’est apparue entre-temps, et nous le savons probablement.

Pourtant, le comportement se répète.

Une partie de l’explication vient justement du fait que la consultation elle-même peut devenir une unité comportementale familière.

Il n’est pas nécessaire que nous pensions sérieusement qu’un événement majeur s’est produit.

La possibilité qu’une petite chose ait changé suffit parfois.

De plus, différents contextes peuvent déclencher le même comportement plusieurs fois dans une période courte : une tâche se termine, une pensée apparaît, nous attendons quelques secondes, puis nous changeons de pièce.

Chaque nouvelle transition offre une nouvelle occasion de consulter.

Le phénomène est donc moins mystérieux si nous cessons d’imaginer que chaque ouverture d’application doit être précédée d’une décision complètement nouvelle.

Une partie de ces gestes appartient simplement au rythme que nous avons construit au fil des répétitions.

Peut-on rendre ce geste de nouveau plus conscient ?

Il n’est probablement ni réaliste ni nécessaire d’essayer de supprimer toutes les consultations spontanées.

Certaines ne posent aucun problème.

Mais si nous avons l’impression de prendre notre téléphone beaucoup plus souvent que nous le souhaitons, observer le contexte précédant le geste peut être plus instructif que de simplement compter les heures d’écran.

À quel moment le téléphone apparaît-il dans notre main ?

Après avoir terminé quelque chose ?

Lorsque nous devons commencer une tâche difficile ?

Quand nous attendons ?

Lorsque nous sommes seuls ?

Quand une activité devient momentanément moins intéressante ?

Cette observation permet de distinguer plusieurs habitudes qui semblaient jusque-là former un seul comportement.

Une autre question très simple peut également révéler beaucoup de choses :

« Qu’est-ce que j’étais venu faire sur mon téléphone ? »

Si la réponse est immédiatement claire, la consultation avait probablement un objectif.

Si nous devons réfléchir quelques secondes avant de trouver une justification, il est possible que le geste ait commencé de manière beaucoup plus automatique.

Réduire les notifications peut évidemment diminuer certaines interruptions, mais cela ne supprimera pas nécessairement les vérifications qui existaient déjà sans notification.

C’est précisément ce qui rend les consultations spontanées intéressantes : le téléphone n’a parfois rien demandé.

C’est nous qui sommes allés le chercher.

Conclusion : nous ne consultons probablement pas notre téléphone « sans raison »

Pourquoi regardons-nous parfois notre téléphone sans raison ?

En réalité, l’expression est légèrement trompeuse.

Il existe souvent une raison, mais elle n’a simplement pas pris la forme d’une décision consciente comme :

« Je vais maintenant consulter mon téléphone. »

Le comportement peut être déclenché par une situation familière, quelques secondes d’attente, une envie de changement, la possibilité d’une nouvelle information ou simplement une habitude construite au fil de centaines de répétitions.

Le smartphone se prête particulièrement bien à ce mécanisme parce qu’il est proche, polyvalent et utilisable presque instantanément.

À force, certaines consultations deviennent si ordinaires que nous ne remarquons plus vraiment leur début.

Nous croyons alors avoir regardé notre téléphone « sans raison ».

Le plus souvent, la raison existe simplement avant que nous ayons pris le temps de la remarquer.

Pour découvrir d’autres mécanismes qui façonnent discrètement nos comportements quotidiens, retrouvez la rubrique Regards Autres : Au-delà des Identités.