En compétition pour les César (26 février) et les Oscars (15 mars), Deux personnes échangeant de la salive, réalisé par Natalie Musteata et Alexandra Sigh, s’est déjà distingué dans de nombreux festivals internationaux avec près d’une vingtaine de distinctions. Parmi elles figurent notamment le Grand Prix du Jury à l’AFI Fest, le Prix du public au festival de Clermont-Ferrand ou encore le Golden Gate Award de San Francisco.
Ces récompenses saluent un film dense en références culturelles, où chaque élément visuel contribue à bâtir une dystopie marquante. Autre indice de prestige : les actrices Isabelle Huppert et Julianne Moore participent au projet en tant que productrices exécutives.
Ce court-métrage s’inscrit pleinement dans la vitalité actuelle du cinéma LGBT contemporain engagé, qui explore les tensions entre désir, norme sociale et pouvoir politique.

Une société autoritaire où le désir devient un crime
Dans cet univers austère, l’échange de salive est puni de mort. Deux femmes, Malaise et Angine — incarnées par Zar Amir Ebrahimi et Luàna Bajrami — se croisent, s’observent et tentent de contenir leur attirance.
Leur rencontre au cœur des Galeries Lafayette, où l’une travaille comme vendeuse et l’autre fait ses achats, bouleverse leur routine. Dans ce monde étrange, les gifles servent de monnaie d’échange et chaque transaction prend l’allure d’un rituel quasi BDSM où chacune dissimule son trouble.
Tourné en noir et blanc, le film pose d’emblée son intention : montrer comment le désir survit dans un système économique et moral qui surveille l’intimité. Le moindre signe de transgression — acheter un dentifrice, frôler une peau, soutenir un regard — déclenche immédiatement suspicion et répression : voisins indiscrets, collègues méfiants, arrestations publiques.
Cette approche fait écho aux analyses développées dans notre article sur la représentation des personnes LGBT au cinéma et dans les médias, où l’image devient un outil politique à part entière.
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Une tension dramatique nourrie de références littéraires
La pression monte lorsque la fragile Angine, bourgeoise apparemment irréprochable, se met à zigzaguer frénétiquement dans les rayons pour retrouver la vendeuse qui l’obsède. Pour échapper à la collègue trop curieuse de Malaise, elle simule un appel téléphonique.
On devine qu’elle débute par « Bonjour Chagrin », clin d’œil au roman Bonjour tristesse de Françoise Sagan, œuvre scandaleuse à sa sortie en 1954 pour sa représentation de relations sexuelles hors mariage. Comme le livre, le film questionne la frontière entre morale et liberté, entre conformité sociale et pulsion intime.
Un décor glacial au service du propos
Les réalisatrices ne se contentent pas de mettre en scène un désir contrarié : elles façonnent un environnement qui traduit physiquement l’oppression. Des grands magasins écrasants à l’appartement minimaliste et froid d’Angine, chaque lieu suggère l’absence d’intimité et le contrôle permanent des corps.
Cette esthétique dépouillée accentue la sensation d’une société où la tendresse est suspecte et où l’amour devient un acte de résistance.
Un suspense constant jusqu’au dénouement
Pendant 35 minutes, le spectateur reste suspendu à une question : les deux femmes oseront-elles franchir l’interdit au péril de leur vie ?
Cette menace permanente rappelle que, dans la réalité, l’homosexualité demeure passible de la peine capitale dans plusieurs pays. Le court-métrage transforme ainsi une romance impossible en réflexion politique et sensorielle sur la surveillance, la norme et la résistance du désir.
Disponible sur Canal+, Deux personnes échangeant de la salive confirme que le cinéma queer contemporain sait encore surprendre, déranger et émouvoir — en transformant un simple geste d’intimité en acte révolutionnaire.
