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Pourquoi avons-nous de plus en plus de mal à nous ennuyer ?

Pourquoi avons-nous de plus en plus de mal à nous ennuyer
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Quelques minutes avant un rendez-vous. Une file d’attente qui avance lentement. Deux stations de métro. Un repas pris seul. Un moment au lit avant de dormir. Ces petits intervalles pourraient rester vides, mais ils le restent rarement longtemps.

Nous sortons notre téléphone, lançons une vidéo, ouvrons une conversation, vérifions une notification ou cherchons quelque chose à lire. Le geste paraît tellement naturel que nous ne remarquons parfois même plus le moment où nous avons décidé de le faire.

Cela signifie-t-il que nous sommes devenus incapables de supporter l’ennui ? Pas nécessairement. L’être humain n’a pas attendu les écrans pour chercher à occuper son esprit. Ce qui a profondément changé, c’est plutôt notre environnement : une nouvelle stimulation est désormais disponible presque immédiatement, à presque n’importe quel moment.

Alors pourquoi avons-nous de plus en plus de mal à nous ennuyer ? Et que se passe-t-il lorsque nous prenons l’habitude de remplir systématiquement chaque moment vide ?

Pourquoi l’ennui nous met-il mal à l’aise ?

L’ennui n’est pas simplement synonyme d’absence d’activité. Il est possible de rester tranquillement assis sans rien faire et de trouver ce moment agréable. À l’inverse, nous pouvons être très occupés et pourtant nous ennuyer profondément si l’activité ne parvient plus à retenir notre attention ou à nous sembler suffisamment intéressante.

Les recherches consacrées à l’ennui le décrivent notamment comme un état capable de signaler qu’une situation actuelle ne nous engage plus suffisamment et qu’un changement de but ou d’activité pourrait être nécessaire. L’ennui peut alors pousser l’attention à chercher ailleurs quelque chose de plus stimulant ou de plus significatif.

C’est ce qui rend cette sensation parfois inconfortable.

Lorsque notre activité ne nous satisfait plus, nous avons rapidement envie de modifier quelque chose : bouger, parler à quelqu’un, regarder autour de nous, imaginer autre chose ou commencer une nouvelle occupation.

Chercher une stimulation n’a rien de nouveau

Il serait donc trompeur de présenter notre difficulté à supporter l’ennui comme un phénomène entièrement créé par Internet.

Bien avant les smartphones, les humains racontaient des histoires, jouaient, lisaient, discutaient, se promenaient, observaient leur environnement ou inventaient toutes sortes d’activités pour occuper leur temps.

La différence actuelle tient surtout à la vitesse d’accès à ces distractions.

Nous n’avons plus nécessairement besoin de trouver quelqu’un avec qui parler, de chercher un livre, d’allumer une télévision ou même de quitter la pièce. Une distraction peut apparaître en quelques secondes.

Pourquoi recherchons-nous si rapidement une nouvelle stimulation ?

Notre attention est naturellement sensible au changement. Une nouvelle information, une réponse attendue ou une activité susceptible de produire quelque chose d’intéressant possède davantage de chances de retenir notre intérêt qu’une situation qui ne semble plus évoluer.

Les environnements numériques exploitent particulièrement bien cette succession. Une publication conduit à une autre, une vidéo est suivie d’une recommandation, une conversation peut produire un nouveau message et une application peut signaler à tout moment qu’un contenu supplémentaire est disponible.

Ce fonctionnement ne signifie pas que chaque interaction numérique serait automatiquement addictive. Il permet simplement de comprendre pourquoi certaines activités sont particulièrement efficaces pour nous proposer toujours quelque chose d’autre à regarder ou à faire.

Les petites récompenses entretiennent notre intérêt

Nous pouvons également être attirés par l’anticipation de ce qui va arriver ensuite. Le prochain contenu sera-t-il intéressant ? Quelqu’un a-t-il répondu ? Y a-t-il une nouvelle information ?

Le système cérébral de la récompense intervient dans la motivation et l’apprentissage, mais il faut éviter le raccourci fréquent consistant à réduire chaque utilisation d’un écran à un simple « shoot de dopamine ». L’Inserm rappelle que la dopamine possède de multiples fonctions et intervient dans des circuits très variés, bien au-delà d’une simple « molécule du plaisir ».

Cette logique d’anticipation et de retour positif rejoint les mécanismes développés dans notre article consacré à pourquoi nous aimons autant les systèmes de récompense.

Ce qui compte ici, c’est que lorsqu’une activité peut fournir rapidement une nouvelle information ou une petite satisfaction, elle constitue une réponse particulièrement accessible au moment où l’ennui commence à apparaître.

Comment les moments vides ont-ils progressivement disparu ?

Il suffit de penser aux petites attentes qui ponctuent une journée.

Attendre cinq minutes avant l’arrivée d’un ami. Patienter chez le médecin. Rester quelques instants à un arrêt de bus. Faire la queue dans un magasin. Attendre que l’eau chauffe ou qu’un plat termine de cuire.

Ces moments n’ont jamais nécessairement été agréables. Mais pendant longtemps, ils étaient relativement difficiles à remplir.

Nous pouvions regarder autour de nous, réfléchir, discuter avec quelqu’un, lire ce que nous avions sous la main ou simplement patienter.

Aujourd’hui, beaucoup de ces intervalles disposent d’une solution immédiate.

Le smartphone peut remplir presque tous les micro-moments

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Le changement ne vient pas seulement de la quantité de contenus disponibles. Il vient surtout du fait qu’un même appareil permet d’y accéder presque partout.

Dans une file d’attente, dans les transports ou pendant quelques minutes sans activité précise, nous pouvons immédiatement communiquer, regarder une vidéo, écouter de la musique, prendre une photo, lire, acheter quelque chose, consulter l’actualité ou chercher une information.

Cette concentration de fonctions dans un seul objet aide justement à comprendre pourquoi le smartphone est devenu notre compagnon pour presque tout.

Les recherches observent d’ailleurs un lien entre ennui et utilisation du téléphone. Une étude ayant enregistré objectivement l’usage du smartphone au travail a notamment constaté que les participants avaient davantage tendance à interagir avec leur téléphone lorsqu’ils se sentaient plus ennuyés ou fatigués. Elle n’a cependant pas montré que cette utilisation supprimait nécessairement l’ennui : les participants rapportaient même davantage de fatigue et d’ennui après certains usages.

Une méta-analyse publiée en 2026 retrouve également une association positive entre prédisposition à l’ennui et usages problématiques des technologies numériques. Il s’agit d’une association, et non de la preuve qu’un smartphone provoquerait à lui seul l’ennui ou les comportements problématiques.

Le téléphone n’a donc probablement pas créé notre envie d’échapper aux moments creux. Il a surtout réduit énormément le temps nécessaire pour trouver quelque chose capable de les remplir.

Quand éviter l’ennui devient une habitude

Une action répétée suffisamment souvent dans le même contexte peut finir par devenir familière.

Nous attendons : téléphone. Nous nous couchons : téléphone. Une conversation marque une pause : téléphone. Une page met quelques secondes à charger : nous ouvrons parfois autre chose.

À ce stade, le geste ne répond même plus toujours à une intention très précise.

Nous pouvons déverrouiller notre écran puis seulement ensuite nous demander ce que nous voulions regarder.

Ce phénomène est particulièrement intéressant parce qu’il déplace le problème. Nous ne décidons plus nécessairement : « je m’ennuie, donc je vais chercher quelque chose à faire ». Le contexte lui-même commence à déclencher le comportement.

Certains moments deviennent associés à un geste précis

Une file d’attente peut devenir associée à la consultation des réseaux sociaux. Le coucher à quelques vidéos. La pause au travail à la vérification des messages.

Cela ne veut pas dire que tous ces comportements sont mauvais. Beaucoup sont simplement pratiques ou agréables.

Mais cette répétition permet de comprendre comment certains gestes quotidiens acquièrent progressivement une structure presque automatique, un mécanisme proche de celui que nous explorons lorsque nous cherchons à comprendre pourquoi certaines habitudes deviennent des rituels.

Plus une réponse devient facile et familière, moins nous avons besoin de réfléchir avant de la reproduire.

L’ennui peut alors être interrompu avant même d’avoir réellement eu le temps de s’installer.

Sommes-nous vraiment devenus incapables de nous ennuyer ?

Dire que « notre cerveau ne supporte plus l’ennui » serait beaucoup trop simple.

Nous continuons à nous ennuyer. Les longues réunions, les trajets interminables, les tâches répétitives et les journées sans intérêt n’ont pas disparu.

Ce qui a changé est notre capacité à interrompre très rapidement certains petits épisodes d’ennui.

Nous avons donc peut-être moins souvent l’occasion de découvrir ce qui se passe lorsque rien ne vient immédiatement combler un moment vide.

C’est une différence importante.

Une difficulté à rester cinq minutes sans consulter son téléphone ne démontre pas automatiquement une addiction. De même, utiliser fréquemment un appareil ou une application ne suffit pas, à lui seul, à établir une perte de contrôle.

Les travaux sur les addictions distinguent notamment l’usage répété de situations dans lesquelles le comportement devient difficile à contrôler malgré ses conséquences négatives.

C’est précisément pourquoi il est utile de distinguer usage intensif, engagement et véritable perte de contrôle, comme nous le faisons dans notre article consacré à la différence entre addiction et engagement.

La question n’est donc pas de savoir si toute personne consultant souvent son écran serait « dépendante ». Elle est plutôt de comprendre pourquoi certains comportements deviennent si faciles à déclencher dès qu’un instant semble vide.

L’ennui peut-il parfois nous être utile ?

L’ennui n’est évidemment pas agréable dans toutes les circonstances.

Un travail profondément monotone, une attente interminable ou une journée sans activité choisie ne deviennent pas miraculeusement bénéfiques simplement parce qu’ils sont ennuyeux.

Mais tous les moments dépourvus de stimulation extérieure ne sont pas nécessairement inutiles non plus.

Lorsque notre attention n’est pas entièrement mobilisée par une tâche, nos pensées peuvent commencer à dériver vers des souvenirs, des projets, des problèmes non résolus ou des idées sans rapport direct avec ce que nous faisions auparavant.

C’est ce que l’on appelle souvent le vagabondage mental.

Quand l’esprit dispose d’un peu d’espace

Plusieurs travaux ont étudié les liens entre ces périodes de pensée moins dirigée et la créativité. Une expérience devenue classique a ainsi observé que des participants accomplissant une tâche peu exigeante favorisant le vagabondage mental amélioraient ensuite davantage leurs performances sur certains problèmes créatifs déjà rencontrés.

Des travaux plus récents trouvent eux aussi des associations entre certaines formes de vagabondage mental et la performance créative, notamment pendant des périodes d’« incubation », lorsqu’on cesse temporairement de travailler directement sur un problème.

Cela ne permet pas de conclure que s’ennuyer rend automatiquement créatif. L’ennui et le vagabondage mental ne sont pas la même chose, et leurs effets dépendent du contexte.

Mais cela rappelle qu’un esprit momentanément libéré d’une succession de sollicitations peut faire autre chose que simplement attendre.

Il peut revenir sur une conversation, préparer mentalement la journée suivante, imaginer une solution ou laisser émerger une association inattendue.

Remplir systématiquement chaque seconde n’est donc pas forcément neutre : nous remplaçons parfois un espace mental ouvert par une nouvelle information extérieure.

Pourquoi cherchons-nous parfois une distraction avant même de nous ennuyer ?

C’est peut-être le changement le plus intéressant.

Au départ, une distraction répond à un ennui déjà présent.

Mais lorsque nous savons qu’une source de stimulation est disponible immédiatement, nous pouvons commencer à la solliciter avant même que l’ennui ne soit clairement apparu.

Quelques secondes dans un ascenseur suffisent.

Un feu rouge.

Une personne qui quitte la pièce.

Une publicité.

La fin d’un épisode.

Une petite pause pendant une tâche.

Nous ne pensons pas nécessairement : « je suis en train de m’ennuyer ».

Le geste arrive avant cette formulation.

Cette disponibilité permanente peut modifier notre seuil de tolérance à l’absence de stimulation. Une situation qui aurait autrefois simplement été un court moment d’attente devient une occasion d’ouvrir quelque chose.

Mais là encore, il faut rester prudent sur la causalité. Les études disponibles montrent clairement des liens entre ennui et usage problématique du smartphone, y compris dans de larges synthèses de la littérature, sans permettre de réduire le phénomène à une seule cause.

L’ennui peut favoriser la recherche d’une distraction, tandis que nos habitudes numériques peuvent en retour modifier la manière dont nous remplissons les périodes d’attente. La relation peut donc fonctionner dans plusieurs directions.

Peut-on retrouver des moments vides sans rejeter la technologie ?

La solution n’est probablement pas de transformer chaque moment sans écran en défi personnel.

Le smartphone peut être extrêmement utile. Il nous aide à communiquer, nous déplacer, travailler, apprendre, photographier, payer, écouter, lire ou simplement nous divertir.

Le problème ne vient donc pas de l’existence de la stimulation.

Il apparaît davantage lorsque nous ne choisissons plus vraiment si un moment doit être rempli ou non.

Il peut être intéressant, de temps en temps, de laisser quelques minutes rester ce qu’elles sont : quelques minutes.

Marcher sans forcément écouter quelque chose. Attendre sans immédiatement ouvrir une application. Laisser un trajet court se dérouler sans contenu supplémentaire. Regarder autour de soi. Réfléchir. Ou simplement ne rien faire de particulièrement productif.

Il ne s’agit pas d’idéaliser l’ennui ni d’en faire une nouvelle obligation de bien-être.

Il s’agit plutôt de retrouver un choix.

Nous pouvons vouloir une stimulation et la chercher consciemment. Mais nous pouvons aussi décider que chaque petit intervalle n’a pas absolument besoin d’être rempli.

Conclusion : nous n’avons peut-être pas perdu l’ennui, nous avons appris à l’interrompre

Pourquoi avons-nous de plus en plus de mal à nous ennuyer ?

Probablement parce que notre environnement nous offre des moyens extrêmement rapides d’éviter cette sensation.

Nous avons toujours cherché à nous distraire. Mais il fallait autrefois trouver une activité, une personne, un objet ou simplement laisser notre esprit inventer quelque chose. Aujourd’hui, une nouvelle stimulation peut apparaître en quelques secondes.

Cette disponibilité possède énormément d’avantages. Elle permet aussi à certains gestes de devenir presque automatiques et à de nombreux petits moments d’attente de disparaître de notre quotidien.

Le véritable changement n’est donc peut-être pas que nous sommes devenus incapables de nous ennuyer.

C’est que nous disposons désormais d’un moyen presque permanent de ne jamais attendre assez longtemps pour commencer réellement à nous ennuyer.

Et parfois, laisser passer quelques minutes sans chercher immédiatement ce qui vient ensuite peut nous rappeler qu’un moment vide n’est pas nécessairement un moment perdu.

Pour poursuivre ces explorations autour de nos comportements, de notre attention et de nos habitudes quotidiennes, retrouvez Regards Autres : Au-delà des Identités.