Pendant longtemps, les personnages LGBTQIA+ ont rarement bénéficié des mêmes trajectoires narratives que les personnages hétérosexuels. Lorsqu’ils apparaissaient dans les films, les séries ou la littérature, leurs histoires étaient fréquemment associées à la souffrance, au rejet, à la maladie ou à la mort.
Cette répétition a progressivement été identifiée sous le nom de Bury Your Gays, littéralement « enterrez vos gays ». Le terme désigne un trope narratif dans lequel les personnages LGBTQIA+ connaissent particulièrement souvent une fin tragique, notamment lorsque leur mort intervient après une relation amoureuse ou un moment de bonheur.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un personnage queer ne devrait jamais mourir dans une fiction. Le problème apparaît plutôt lorsqu’un même schéma se répète au point de donner l’impression que les personnages LGBTQIA+ disposent de moins de possibilités narratives que les autres.
L’étude de ce trope s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large sur la manière dont les médias racontent les expériences queer et sur l’évolution de la représentation LGBTQIA+ dans la culture populaire.
Qu’est-ce que le trope Bury Your Gays ?
Définition de Bury Your Gays
Bury Your Gays désigne un trope récurrent dans lequel un personnage LGBTQIA+ meurt ou connaît une fin particulièrement tragique.
Pris isolément, ce scénario n’a rien de nécessairement problématique. La mort fait partie de nombreuses histoires et peut concerner n’importe quel personnage.
Le concept prend surtout son sens lorsqu’on observe l’accumulation historique de récits dans lesquels les personnages queer sont associés à des destins tragiques.
Le problème n’est donc pas simplement :
« Un personnage LGBTQIA+ est mort. »
Il faut plutôt se demander quelle place ce personnage occupait dans l’histoire, comment sa mort est utilisée et quelles autres représentations LGBTQIA+ existent dans l’œuvre.
Pourquoi ce n’est pas simplement un personnage LGBTQIA+ qui meurt

Imaginons une série comportant de nombreux personnages LGBTQIA+, avec des personnalités, des relations et des destins très différents.
Si l’un d’entre eux meurt parce que l’intrigue l’exige, parler automatiquement de Bury Your Gays serait réducteur.
La perception peut être différente lorsqu’une œuvre ne comporte qu’un seul couple queer et que l’un des deux personnages disparaît brutalement, notamment juste après que leur relation a enfin pu se concrétiser.
C’est donc le contexte narratif et l’accumulation historique du schéma qui permettent réellement de comprendre le trope.
Pourquoi ce trope est-il devenu si connu ?
Le développement des communautés de fans sur Internet a considérablement augmenté la visibilité du concept.
Les spectateurs peuvent comparer des dizaines de séries, observer les trajectoires des personnages LGBTQIA+ et identifier des mécanismes narratifs qui seraient moins évidents en étudiant une seule œuvre.
Les fandoms ont ainsi joué un rôle important dans la diffusion de l’expression Bury Your Gays.
D’où vient le trope Bury Your Gays ?
Les contraintes historiques de la représentation LGBTQ+
Pour comprendre l’origine du trope, il faut revenir à une époque où représenter positivement une relation homosexuelle était extrêmement difficile.
Pendant une grande partie du XXe siècle, différentes formes de censure, de contrôle éditorial et de pression sociale ont limité la représentation des identités LGBTQIA+ dans les productions destinées au grand public.
Les créateurs ne disposaient donc pas de la liberté narrative actuelle.
Les personnages queer pouvaient exister, mais leurs histoires étaient souvent contraintes par les normes morales de leur époque.
Des personnages queer associés à la tragédie
Cette situation a contribué à installer certains modèles narratifs.
Les personnages LGBTQIA+ pouvaient être associés :
- à la solitude ;
- au rejet ;
- à la violence ;
- à la maladie ;
- au sacrifice ;
- à une fin tragique.
Dans certains récits, la mort permettait également de mettre fin à une relation que les conventions de l’époque rendaient difficile à présenter durablement.
À force d’être répété, ce schéma est devenu identifiable.
De la répétition du schéma à sa critique
Avec l’amélioration progressive de la visibilité LGBTQIA+, le regard du public sur ces histoires a changé.
Les spectateurs ont commencé à comparer les trajectoires réservées aux personnages queer avec celles proposées aux autres personnages.
La question n’était plus uniquement de savoir si des personnes LGBTQIA+ apparaissaient à l’écran, mais également quelles histoires leur étaient accordées.
Pourquoi les personnages LGBTQIA+ ont-ils longtemps été associés à des fins tragiques ?
Les normes sociales et la censure
Les représentations culturelles reflètent en partie les normes de leur époque.
Lorsque l’homosexualité ou les identités queer étaient considérées comme incompatibles avec les conventions sociales dominantes, proposer simplement une histoire d’amour LGBTQIA+ heureuse pouvait devenir difficile.
La tragédie constituait alors une issue narrative récurrente.
La logique de « punition » narrative
Certaines analyses parlent également de punition narrative.
Un personnage transgresse les normes sociales établies par l’univers du récit, puis son histoire se termine par la souffrance ou la mort.
Cela ne signifie pas nécessairement que chaque auteur souhaitait consciemment « punir » son personnage. Le mécanisme peut aussi résulter de conventions narratives profondément installées.
L’absence d’alternatives positives
Le problème devient particulièrement visible lorsque les représentations positives sont rares.
Si dix personnages LGBTQIA+ apparaissent dans des œuvres différentes et que la majorité connaissent une fin tragique, le public finit naturellement par remarquer la répétition.
La diversification des représentations est donc essentielle pour comprendre pourquoi ce trope est aujourd’hui autant discuté.
Comment reconnaître le trope Bury Your Gays ?

Il n’existe pas de formule permettant de déterminer automatiquement qu’une œuvre utilise ce trope. Certains éléments peuvent néanmoins attirer l’attention.
Le personnage queer meurt peu après avoir trouvé le bonheur
C’est l’une des situations les plus fréquemment associées au Bury Your Gays.
Après plusieurs épisodes ou une grande partie du récit consacrée aux difficultés rencontrées par le personnage, celui-ci trouve enfin une forme de stabilité ou commence une relation.
Puis cette possibilité disparaît presque immédiatement avec sa mort.
La mort sert principalement l’histoire d’un autre personnage
Un personnage LGBTQIA+ peut également mourir essentiellement pour provoquer le développement émotionnel d’un autre protagoniste.
Dans ce cas, sa propre trajectoire devient secondaire.
Sa disparition sert principalement de moteur narratif à quelqu’un d’autre.
Une relation queer brutalement interrompue
La mort peut aussi intervenir au moment où une relation LGBTQIA+ commence enfin à être assumée.
Ce mécanisme est particulièrement remarqué lorsque les couples hétérosexuels de la même œuvre disposent de trajectoires beaucoup plus longues ou variées.
L’absence d’autres personnages LGBTQIA+
Le contexte général reste essentiel.
La disparition du seul personnage queer d’une série ne produit pas nécessairement le même effet que celle d’un personnage appartenant à un univers où de nombreuses identités LGBTQIA+ sont représentées.
Bury Your Gays dans les séries et le cinéma
Pourquoi les séries sont particulièrement concernées
Les séries permettent au public de développer une relation longue avec les personnages.
Un spectateur peut suivre une protagoniste pendant plusieurs saisons, observer ses difficultés, ses relations et son évolution personnelle.
Une disparition brutale produit donc une réaction émotionnelle beaucoup plus forte.
Les réseaux sociaux amplifient ensuite cette réaction. Quelques minutes après la diffusion d’un épisode, des milliers de spectateurs peuvent commenter la même scène et comparer cette mort à celles observées dans d’autres productions.
Des morts qui marquent durablement les fandoms
Certaines controverses autour du Bury Your Gays sont devenues particulièrement importantes parce qu’elles ne concernaient plus seulement un personnage.
Les spectateurs les ont replacées dans une succession beaucoup plus large de morts de personnages LGBTQIA+.
C’est précisément cette dimension cumulative qui explique une grande partie des critiques.
Une scène peut être cohérente lorsqu’elle est analysée uniquement à l’intérieur d’une série, tout en rappelant un schéma devenu frustrant lorsqu’elle est replacée dans plusieurs décennies de représentations.
Quand une mort queer n’est pas du Bury Your Gays
Il est néanmoins important de ne pas transformer le concept en règle absolue.
Une œuvre peut tuer un personnage LGBTQIA+ sans utiliser le trope.
Tout dépend notamment :
- du genre de l’œuvre ;
- du nombre de personnages LGBTQIA+ présents ;
- de la fonction de cette mort dans le scénario ;
- du traitement réservé aux autres personnages ;
- de la diversité générale des trajectoires proposées.
Dans une série où pratiquement tous les protagonistes risquent de mourir, par exemple, la disparition d’un personnage queer doit être analysée dans ce contexte.
Bury Your Gays, Queer Coding et Queerbaiting : quelles différences ?
Ces trois concepts sont liés à l’histoire de la représentation LGBTQIA+ dans les médias, mais ils décrivent des phénomènes différents.
Queer Coding : suggérer une identité sans la confirmer
Le Queer Coding consiste à construire un personnage à travers des caractéristiques pouvant être interprétées comme queer sans nécessairement confirmer explicitement son orientation sexuelle ou son identité.
Historiquement, cette pratique a notamment permis de suggérer certaines identités lorsque leur représentation directe était difficile ou impossible.
Queerbaiting : entretenir une possibilité queer
Le Queerbaiting désigne plutôt les situations dans lesquelles une œuvre est accusée de suggérer ou de promouvoir une possibilité de représentation LGBTQIA+ sans réellement la concrétiser.
Le débat porte alors davantage sur les attentes créées auprès du public.
Bury Your Gays : une trajectoire tragique
Avec Bury Your Gays, la situation est différente.
Le personnage peut être clairement et explicitement LGBTQIA+. Le problème analysé concerne alors ce que le récit fait de ce personnage, et notamment la répétition de trajectoires se terminant par la souffrance ou la mort.
On peut donc résumer la distinction ainsi :
Queer Coding → comment l’identité est suggérée.
Queerbaiting → comment une possibilité queer peut être entretenue sans être concrétisée.
Bury Your Gays → quelle trajectoire narrative est accordée au personnage LGBTQIA+.
Quel lien entre Bury Your Gays et le Queer Gaze ?
Une autre manière de raconter les expériences queer
Le Queer Gaze propose une réflexion plus large sur le point de vue depuis lequel les personnages et les expériences LGBTQIA+ sont racontés.
Plutôt que de considérer les personnages queer uniquement comme des symboles ou des éléments secondaires, cette approche s’intéresse davantage à leur subjectivité, leurs émotions et leur expérience vécue.
Donner aux personnages une existence au-delà de leur identité
Un personnage LGBTQIA+ peut évidemment vivre une histoire difficile.
Mais son identité ne doit pas nécessairement déterminer toute sa trajectoire.
Il peut tomber amoureux, réussir, échouer, voyager, vieillir, devenir parent, connaître des conflits ou simplement mener une existence ordinaire.
Cette diversité narrative permet justement de dépasser certains schémas historiques.
Des récits queer qui ne reposent plus uniquement sur la souffrance
Pendant longtemps, une partie importante des histoires LGBTQIA+ accessibles au grand public était construite autour du rejet ou de la tragédie.
Les récits contemporains disposent aujourd’hui d’un éventail beaucoup plus large de possibilités.
L’enjeu n’est pas d’éliminer la souffrance des histoires queer, mais d’éviter qu’elle constitue la seule histoire possible.
Pourquoi le trope Bury Your Gays est-il autant critiqué ?
Un manque de diversité dans les trajectoires
La principale critique concerne moins une mort particulière que la répétition du même destin.
Les personnages hétérosexuels disposent depuis longtemps d’une immense variété de trajectoires : romances heureuses, aventures, comédies, drames familiaux, récits professionnels, histoires de vieillesse ou tragédies.
Lorsque les personnages LGBTQIA+ disposent d’un éventail beaucoup plus restreint, chaque nouvelle disparition prend davantage de poids.
L’effet cumulatif de décennies de représentations
Une œuvre n’existe jamais complètement isolée du reste de la culture populaire.
Les spectateurs arrivent avec leurs références et leur connaissance d’autres films ou séries.
Une mort peut donc rappeler immédiatement plusieurs histoires similaires.
C’est cet effet cumulatif qui permet de comprendre pourquoi certaines scènes provoquent des réactions particulièrement fortes.
La frustration du public LGBTQIA+
Voir apparaître un personnage auquel on peut enfin s’identifier peut créer un attachement particulier lorsque ces représentations restent relativement rares.
Si ce personnage disparaît rapidement, certains spectateurs peuvent ressentir une nouvelle fois l’impression que les personnages queer n’ont pas droit aux mêmes perspectives d’avenir que les autres.
Le trope Bury Your Gays existe-t-il encore aujourd’hui ?
Des représentations beaucoup plus nombreuses
Le paysage médiatique a profondément changé.
Les personnages LGBTQIA+ sont aujourd’hui présents dans davantage de genres et occupent des rôles beaucoup plus variés.
Cette multiplication change également la manière dont leurs trajectoires peuvent être interprétées.
Des personnages queer plus complexes
Un personnage LGBTQIA+ contemporain peut être héros, antagoniste, personnage secondaire, parent, adolescent, aventurier ou simple protagoniste d’une comédie romantique.
Son orientation sexuelle ou son identité de genre n’est plus nécessairement le sujet principal de son histoire.
Cette évolution contribue progressivement à réduire le poids de certains anciens tropes.
Une critique qui reste pertinente
Bury Your Gays n’a cependant pas complètement disparu des discussions.
Le terme continue d’être utilisé lorsque le public observe une succession de destins tragiques ou considère qu’une œuvre reproduit des mécanismes déjà très présents dans l’histoire des représentations queer.
Son utilisation demande toutefois de la nuance.
Peut-on tuer un personnage LGBTQIA+ sans tomber dans Bury Your Gays ?
Oui.
Critiquer le trope ne signifie absolument pas que les personnages LGBTQIA+ devraient devenir intouchables.
Ce serait même une autre manière de limiter leurs possibilités narratives.
Un personnage queer doit pouvoir être confronté aux mêmes enjeux dramatiques que les autres personnages. Dans un thriller, un film d’horreur, une tragédie ou une série de guerre, cela peut évidemment inclure la mort.
La question pertinente est plutôt :
pourquoi ce personnage meurt-il et comment cette mort s’inscrit-elle dans l’ensemble du récit ?
Il faut également observer les autres personnages LGBTQIA+ présents dans l’œuvre.
Une fiction présentant plusieurs personnages queer aux destins très différents ne produit pas nécessairement le même message qu’une œuvre où la seule représentation LGBTQIA+ disparaît systématiquement.
Quel avenir pour les personnages LGBTQIA+ dans la fiction ?
L’évolution la plus importante n’est probablement pas la disparition complète des histoires tragiques, mais la multiplication des possibilités.
Les personnages queer peuvent désormais apparaître dans des comédies, des films d’aventure, des séries adolescentes, des drames historiques, de la science-fiction ou des histoires d’amour sans que leur identité conduise nécessairement à une issue particulière.
Cette diversité permet également de dépasser une opposition trop simple entre représentation « positive » et représentation « négative ».
Un personnage LGBTQIA+ peut être imparfait, antipathique, drôle, héroïque, égoïste, vulnérable ou courageux. L’essentiel est que les identités queer puissent bénéficier de la même richesse narrative que les autres.
Cette évolution s’inscrit dans une transformation plus générale de la culture queer contemporaine et de sa représentation dans les médias.
Conclusion
Le Bury Your Gays permet de mettre un nom sur un phénomène important de l’histoire de la représentation LGBTQIA+ : la répétition de trajectoires dans lesquelles les personnages queer sont associés à la souffrance, à la séparation ou à une mort prématurée.
Le concept ne signifie pas qu’un personnage LGBTQIA+ ne devrait jamais mourir. Une telle interprétation ferait perdre au trope une grande partie de son intérêt. Ce qui compte est le contexte dans lequel cette mort intervient, sa fonction dans le récit et la diversité des autres trajectoires proposées.
L’évolution récente des médias montre justement que les personnages LGBTQIA+ peuvent désormais occuper une gamme beaucoup plus vaste de rôles. Ils peuvent connaître le bonheur comme la tragédie, l’amour comme la séparation, la réussite comme l’échec.
C’est cette diversité qui permet progressivement de sortir des anciens schémas et de construire des représentations queer plus riches, dans lesquelles l’identité d’un personnage n’impose plus à elle seule son destin.
